Les lendemains qui sentent

2026 06 23 - Matthias Goerne Martin Helmchen - Schubert
2026 06 23 - Matthias Goerne Martin Helmchen - Schubert

À peine sortis de la Paris Perfume Week, le nez encore plein d’émotions, on y retourne pour ne surtout pas en faire le bilan mais pour prolonger le plaisir. Parce que ces trois jours ont changé les choses, et nous avec elles.

Elle en aura laissé des traces, cette troisième édition, avant même d’avoir refermé les portes de son nouveau temple de la place de la Bourse. Un moment suspendu déjà profondément inscrit dans nos mémoires mais qui continue à palpiter, à titiller, à entraîner dans son sillage tout ce qui bouge et remue dans le monde du parfum. Une fragrance au poignet droit, une autre sur le gauche et une troisième dans le cou. Il faudra bien finir par décider laquelle gagnera la palme de la plus belle création humée pendant ces trois jours. 

En attendant, les odeurs se mélangent. Comme les nuages qui jouent à cache à cache au dessus des verrières du passage des Panoramas. Comme les souvenirs. Sur un coin de table, on rature au stylo la liste des impressions recueillies. Tu as pu voir Guillaume avant sa dernière scène ? Sarah a été très émue par le passage de Maurice Roucel. Ce serait pas ça, l’instant iconique ? Lui, l’homme d’Envy, de Be Delicious, de 24 Faubourg, qui a marqué un demi-siècle de parfumerie de son empreinte et qui clôt les débats devant une salle comble ou la moitié du public n’était pas né quand il a composé Tocade ? Le boss de fin quoi. Pour dire ce truc de génération aussi, de passage de relais.

Ou bien la longue file le matin avant l’ouverture, qui finit par arriver jusqu’à la rue Vivienne. Les allées bondées entre les stands. Jean-David Jacoby d’Hellenist avec sa chouette d’Athéna sur la veste qui lâche dans un soupir heureux : « on s’est fait atomiser ». Les types avec des tatouages dans le cou – ils ne s’intéressaient pas au parfum les types avec des tatouages dans le cou il y a dix ans, non ? Les gens assis par terre, debout au fond, passant la tête par les portes pour suivre les Smell Talks blindés les uns après les autres. Et pareil à Behind the Scent. Romain va pas aimer si on dit que les gens étaient assis par terre. Oui mais il y en avait quand même assis par terre. Et sagement studieux, incroyablement à l’écoute, concentrés, avides. C’était plein d’avides, voilà. 

L’extraction des fragrances de fruits, ça a soufflé tout le monde aussi. La libération olfactive du cassis, c’est quand même pas rien. Et puis la lagune de Venise racontée en une odeur par Ane Ayo. L’eau qui donne au bois des vaporettos des effluves uniques, les cèdres qui bordaient le ponton d’abordage quand elle est arrivée, comment elle a reconstruit tout ça, délicatement superposé les impressions, pour en sortir une fragrance qui a fait s’illuminer le visage de la poétesse Ryoko Sekiguchi venue parler de la place de l’odorat dans la littérature, dans sa prose, dans ses vers.

La machine à fabrique des parfums, c’était mille fois plus humain, mille fois plus touchant que ce qu’on aurait pu penser. Parce que quand même, on a beau le dire et le répéter, on a touché du doigt quelque chose d’incroyablement humain pendant ces trois jours. Le sensible, indescriptible, et cette quête folle de vouloir le cultiver, pour nourrir la gloutonnerie jouisseuse de nos amygdales et de nos hippocampes. 

La cacophonie des odeurs de Paris est devenue soudain moins assourdissante, le jasmin du square voisin vient de s’éveiller avec la nuit tombante. La pluie, toujours la pluie, a finit par s’arrêter. On se décide pour le parfum coup de cœur ?  C’est de qui celui-là, avec la vanille, sur ton poignet droit ? Marc-Antoine Corticchiato. On a parlé longtemps. C’était beau. Tu nous diras ce qu’il t’a dit ? Oui. Non. Je ne sais pas. C’est pas vraiment un secret, ça se raconte pas ces choses-là. Ça se vit. Ça se ressent. Fallait être là.

Alexandre Lissarrague
Kirsten Ujvari
Peyo Lissarrague
Romain Guittet (images)

À lire également